La fin n'a plus de fin
Dans le monde numérique rien ne se termine vraiment. Les conversations sur les réseaux sociaux sont structurellement ouvertes : on ne sait jamais qui va les rejoindre, ni quand, ni comment elles vont évoluer. Cette absence de fin est l’architecture profonde de la culture numérique. Cette transformation des limites est globale et s’applique à de nombreux niveaux d’analyse.
Sur le plan géopolitique, l’ordre international se dissout à vue d’œil sans qu’un ordre de remplacement émerge clairement. Les conflits commencent sans déclaration de guerre, se poursuivent sans objectif défini, s’arrêtent sans traité. L’exemple de la guerre entre les USA et Israel contre l’Iran le montre chaque jour un peu plus. Les affaires politiques majeures — des dossiers Epstein à l’explosion du Nordstream, en passant par les incohérences des politiques durant la crise COVID — restent toutes en suspens, sans résolution largement acceptée. Chaque sujet d’importance est désormais un ensemble ouvert au sens mathématique/topologique du terme : aucun progrès dans la compréhension d’un dossier n’atteint jamais une conclusion. Le numérique n’est pas étranger à cette structure : la topologie est au cœur de l’informatique, et il ne faut donc pas s’étonner que notre accès au monde, médiatisé par des ordinateurs, reproduise cette logique.
Ce qui disparaît, c’est le frottement. Les technologies numériques suppriment toute résistance, toute frontière, tout point d’appui. Le coût marginal de la diffusion, et de la conservation, de l’information, est nul. C’est libérateur, mais aussi désorientant : il n’existe plus rien sur quoi se reposer. C’est à une sorte de disparition généralisée des limites auquel nous assistons.
La transformation des cônes
L’environnement numérique a radicalement transformé notre rapport au futur. Le « cône de plausibilité » — cet outil intellectuel qui permet de projeter des tendances dans le temps, avec un présent étroit s’élargissant vers plusieurs futurs possibles — a été aplati par les technologies numériques. L’horizon temporel s’est raccourci en distance mais élargi. La vitesse de propagation d’une idée ou d’une panique sociale est désormais sans précédent, et la convergence vers l’uniformité est la tendance dominante. Cela signifie qu’une idée peut monopoliser le marché des idées très rapidement. L’exemple typique est celui de la crise du COVID où la “solution” du confinement —qui n’avait pas de précédent historique scientifique— s’est imposée suite à la réaction Chinoise qui a été copiée quasiment instantanément de manière global.
Inversement le numérique à rétrécit notre appréhension du passé. En permettant de se focaliser sur certains aspects, les bulles de filtres pour faire court, les utilisateurs de réseaux peuvent perdre de vue les grands récits globaux. Les technologies numériques permettent de partager avec ceux qui ont les mêmes obsessions. Là encore on a d’un côté une libération et d’un autre une sorte d’enfermement et une perte de récit commun au sens ancien. Le cône du passé est lui devenu plus étroit.
Cette transformation radicale de notre perception du temps est, dans une autre dimension, semblable à celle que nous avons vu sur les discussions ou les frontières géopolitiques. Les limites deviennent plus difficiles à discerner. Au niveau intellectuel on peut également constater cette transformation du paysage.
La disparition des zones de bricolage
Il existait autrefois, disons dans les années 90 et début des années 2000, sur internet des espaces de tâtonnement intellectuel — des « zones de bricolage » où des conversations mi-abouties pouvaient s’engager, où l’exploration importait plus que la forme. Cette culture du bricolage, héritée des débuts d’internet, est en voie de disparition. Elle est remplacée par un contenu produit par l’IA : un texte moyen habillé de formulations brillantes, obtenu sans effort, sans tâtonnement, sans pensée. Comme une mousse, ce contenu artificiel occupe tout l’espace disponible sans rien contenir de substantiel. L’écume des jours version digitale.
Cette disparition des espaces intermédiaires présente un homomorphisme frappant avec la chute du taux de natalité que l’on observe dans le monde entier. Dans les deux cas, c’est le même phénomène en termes structurels : la montée de méga-structures (grandes villes, grands comptes, grandes plateformes) au détriment de tout ce qui est intermédiaire. Entre l’individu isolé et la masse anonyme, il ne reste plus rien — comme une échelle de Jacob sur laquelle les anges ne se déplaceraient plus mais seraient téléporté de la terre au ciel et inversement. Les villes fantômes qui se multiplient dans les campagnes et les petits comptes que plus personne ne lit sont les deux faces d’un même processus. De plus pour un habitant d’une grande ville cette désertification est invisible. Tout comme un utilisateur des réseaux sociaux qui n’aurait pas connu internet avant n’a pas conscience du type de discusion qui y était mené. La discussion numérique passe aujourd’hui par les comptes d’influenceurs et sont moins transverses qu’elles ne l’étaient. Mais ce phénomène est dur à percevoir.
L’anonymat qui régnait sur le net des années 90 était libérateur. Celui qui prévaut aujourd’hui est subi et imposé par les circonstances : des millions d’individus interchangeables noyés dans un flux indifférencié, comme les soldats du film La Ligne Rouge, dont les visages et les pensées finissent par se confondre. C’est un anonymat d’indiscernabilité.
On peut observer cette transformation à un niveau métaphysique également. Notre rapport à la vérité est lui aussi transformé par ce basculement dans le digital.
L’e-Mithridatisme, ou l’inoculation contre la vérité
Mithridate VI, roi du Pont au Ier siècle avant J.-C., avait développé une technique d’immunisation en absorbant quotidiennement de petites doses de poison, qu’il augmentait progressivement pour entraîner son corps à résister. La légende se termina tragiquement : quand il voulut se suicider pour éviter la capture, les poisons qu’il ingéra ne firent aucun effet. Il dut demander à un mercenaire de le tuer avec une épée.
Notre environnement médiatique fonctionne selon ce même principe, mais le poison en question n’est pas une substance chimique — c’est la vérité elle-même. La publication en continu de documents partiellement censurés, de révélations spectaculaires qui soulèvent plus de questions qu’elles n’en résolvent, de demi-vérités et de contre-vérités successives : tout cela entraîne le public à se méfier de toute affirmation, à ne plus croire en aucune version des faits. Les réseaux sociaux, avec leur format court, discret et uniforme (tous les posts se ressemblent d’un point de vue purement graphique), sont le vecteur idéal pour ce type de manipulation.
Avant l’ère numérique, les gouvernements refusaient simplement de dire. Aujourd’hui, ils disent tout et n’importe quoi, au point que leurs paroles perdent toute crédibilité. Le résultat est une population globalement désenchantée, déconnectée de toute réalité partageable. En cela ils sont semblables aux personnages de Lost in Translation : immergés dans une mégapole immense et pourtant profondément seuls, incapables de s’ancrer à quoi que ce soit de stable.
Ce sentiment d’instabilité est paradoxalement magnifié par le présent permanent dans lequel se trouve l’utilisateur des réseaux sociaux. L’image du démon informatique vient à l’esprit (daemon) : un programme qui tourne en arrière-plan, vérifiant en boucle infinie si quelque chose a changé, attendant le prochain signal. Le doomscrolling est exactement cela — une attente active et vide à la fois. Loin d’être le soubassement d’un débat démocratique sain, ce démon numérique semble plutôt empêcher toute synchronisation entre citoyens libres. L’algorithme a conquis le pouvoir en capturant les utilisateurs un par un, communauté par communauté, pays par pays.
La dérive, ou comment changer sans s’en rendre compte
Sur quel sujet important avez-vous changé d’avis depuis l’avènement des réseaux sociaux ? Êtes-vous capable d’identifier le moment précis où cela s’est produit ? La situation sur les réseaux sociaux fait penser à cette scène de l’attaque du château dans “Sacré Graal”de Monty Python. On y voit Lancelot courir à l’assaut d’un château. La course semble infinie et d’un coup il arrive. Mais les images valent mieux qu’une description:
La dérive silencieuse est peut-être le phénomène le plus insidieux de notre époque numérique. Les fils d’actualité sont évanescents et personnalisés (le timeline de votre compte n’est pas celui du mien) : ils aplatissent tout, effacent les aspérités, suppriment les références au passé. La demi-vie d’un tweet se mesure en minutes. Il n’existe plus de trace fixe et commune de ce qui a été dit avant-hier (qui devient comme la page 2 ou 3 d’une recherche sur internet : ce lieu qui existe mais qui n’est visité par personne), ce qui rend la dérive progressive presque indétectable.
Les « omni-expliquants » incarnent ce mécanisme de manière parfaite : ce sont les experts omniprésents sur les plateaux de télévision, ou des influenceurs qui ont beaucoup de followers. Ces omni-expliquants qui ont toujours leur mot à dire sur l’affaire du jour maintiennent un cadre analytique figé tout en l’adaptant subrepticement à chaque cycle d’actualité. L’exemple de la communication sur les vaccins COVID est éloquent : on est passé de “vous n’attraperez pas la maladie” à “une efficacité de 90%”, à “vous pourrez attraper la maladie mais vous ne la transmettrez pas” puis “vous pourrez transmettre la maladie mais vous aurez un taux d’hospitalisation plus bas” etc. A chaque étape, la certitude était affichée, alors que la position évoluait sensiblement. D’une certaine manière les omni-expiquants sont comme Alice et la Reine Rouge dans De l’autre côté du miroir : ils adaptent leur grille d’interprétation pour rester à la même place, c’est à dire ne jamais reconnaître qu’ils ont eu tord.
Le retour inéluctable du réel
Ces phénomènes — l’absence de clôture, l’aplatissement du temps, la disparition du bricolage intellectuel, l’inoculation contre la vérité, et la dérive silencieuse — ne sont pas indépendants. Ils sont les manifestations d’une même transformation profonde : la technologie numérique a supprimé les frictions, les frontières et les points d’ancrages temporels et intellectuels qui structuraient notre rapport au monde, au temps et aux autres.
Sur une durée suffisamment longue, la réalité finit toujours pas reprendre ses droits. Les bulles spéculatives éclatent. Les corps, au contraire des profils utilisateurs, vieillissent. Lancelot finit par atteindre le château — et par se déchaîner. La question n’est pas de savoir si le réel reviendra, mais dans quel état nous serons quand il frappera à nouveau à notre porte.


